« Il semble qu’il existe dans le cerveau une zone tout à fait spécifique qu’on pourrait appeler la mémoire poétique et qui enregistre ce qui nous a charmés, ce qui nous a émus, ce qui donne à notre vie sa beauté » Milan Kundera.
Le travail d’Alexandra De Grave parle de mémoire et d’émerveillement. Dans cette quête poétique, la nature tient lieu de langage universel pour affirmer la joie comme acte de résistance et explorer la dualité entre force et fragilité.
Un long travail préparatoire s’accomplit en amont du geste de l’artiste ; la peinture se nourrit de chemins arpentés, d’instants vécus et d’éléments collectés dans la nature (branches, « mauvaises herbes ») rassemblés dans un herbier d’atelier.
Cette collecte d’observations et de fragments est intégrée dans la peinture sous forme d’empreintes, véritables archives sensibles qui s’attachent à saisir et immortaliser les traces du vivant, témoignant ainsi de sa richesse, sa finesse et sa vulnérabilité.
Dans un jeu d’équilibriste, le cheminement s’enrichit de l’aléatoire et de l’imprévu issus de la matière pour aboutir à une peinture foisonnante et onirique.
Venue à la peinture il y a dix-huit ans, après avoir quitté une autre carrière, Alexandra De Grave s’y consacre pleinement et expose régulièrement en Belgique et à l’étranger. Son travail sur toile s’est ouvert récemment à une nouvelle approche sur papier tout en conservant le fil conducteur de la lumière.
Marcher en forêt, le long de l’eau, dans un jardin.
S’émerveiller de la beauté des choses.
Admirer le mouvement et la finesse de certains détails, le foisonnement de la vie qui se déploie.
Mémoriser des éclats de joie, des découvertes, des observations avant qu’ils ne disparaissent.
Collecter des fragments de nature, (branches, « mauvaises herbes ») dans un herbier d’atelier.
Les intégrer dans la peinture sous forme d’empreintes pour immortaliser des traces de vie et évoquer la tension entre force et fragilité.
Opposer à la brutalité du monde une résistance par la joie et un travail de mémoire poétique.
ludovic duhamel
Rédacteur en chef du magazine Miroir de l’Art
Ce serait comme dans un rêve. Un rêve lumineux, féérique. Végétal et luxuriant.
Quelque chose qui ressemblerait à un avant-goût du paradis.
Une sorte d’automne fabuleux chamarré des teintes les plus folles – on apercevrait des branches d’arbres chargées de feuilles de toutes les couleurs, des fleurs dont les corolles vibreraient d’un intense éclat.
On percevrait les chuchotements du monde, ses frissonnements intimes, ses soupirs. Et plus rien n’aurait d’importance que le moment présent. On aurait la sensation d’évoluer dans un monde à jamais préservé des ombres. Un monde de lumière qui aurait hardiment basculé dans une ère de quiétude et d’enchantement. Où la beauté aurait enfin droit de cité.
Ce serait comme dans un rêve. La nature luxuriante et infiniment recommencée déploierait sous nos yeux ses trésors d’inventives fulgurances. La couleur envahirait notre vie, et jusqu’aux recoins les plus reculés de notre conscience. Tout en serait illuminé.
Oui, si l’on pouvait évoluer au cœur des tableaux d’Alexandra de Grave, s’y aventurer « physiquement » après y avoir plongé le regard, ce serait comme dans un rêve, on ne le voudrait plus quitter, happé par l’immense paix qui y règne, par la beauté qui en émane. Comme dans un rêve bucolique qui nous ramènerait aux temps bénis de l’enfance, lorsque toute découverte nous absorbait alors au point que l’alentour n’y résistait pas, qu’il disparaissait sur-le-champ.
Je n’ignore pas que l’on ne nous apprend pas à rêver, ou si peu. Il faut, nous dit-on, avancer dans la vie en toute conscience, dans un froid réalisme, et se garer des illusions qui pourraient nous distraire du droit chemin. Alors, nous fermons les écoutilles, verrouillons le cœur, nous réfugions dans d’étroits carcans et donnons quittance à notre raison plutôt qu’à nos aspirations profondes…
Il suffit pourtant d’une rencontre pour que s’évanouissent les fâcheux plis de ces douteuses habitudes. Au détour d’une galerie d’art, par exemple, apercevoir un tableau. S’approcher. Et là, toucher du bout des yeux un univers inconnu, enchanteur. S’y glisser incognito.
Il faut s’imprégner des luxuriances picturales d’Alexandra de Grave. Y puiser dans le foisonnement de la matière, dans ces empreintes qui sont comme des herbiers miraculeux, les rythmes poétiques qui disent la brise, les odoriférantes frondaisons, la vie minuscule. Il se niche dans ces tableaux le cœur battant du merveilleux. La sensation délicieuse que l’univers est un territoire d’exploration infinie qui s’offre à notre curiosité, qu’il serait possible d’y vivre à demeure, loin des noirceurs du temps.
À la vue de ces visions ardentes où le végétal dessine les contours d’univers parallèles et mystérieux, l’esprit prend la tangente. C’est l’échappée belle.
On s’extirpe des miasmes du présent. Heureuse diversion.
On s’imprègne d’une peinture qui reflète une réalité tout à la fois fantasmée et multiple.
Et l’on entre, sans peut-être en avoir tout à fait conscience, en résistance.